En Côte d’Ivoire, le riz est devenu un paradoxe. Le pays produit plus de riz qu’il y a dix ans, importe plus de riz qu’il y a dix ans, et finance plus la filière qu’il y a dix ans. Les trois courbes montent ensemble, et pourtant l’autosuffisance, annoncée pour 2020 puis reportée à plusieurs reprises, reste hors de portée. Le dernier horizon communiqué par le gouvernement est 2026.

Ce n’est pas un problème de volonté politique. La Stratégie Nationale de Développement de la Riziculture existe depuis plus de dix ans, elle a été refondue, rechiffrée, relancée. Ce n’est pas non plus un problème de financement disponible. En effet, avec des institutions financières telles que laBanque africaine de développement, la Banque mondiale, JICA, FIDA, AFD, la Fondation Gates; plusieurs centaines de millions de dollars de projets sont actifs ou en préparation sur la filière rizicole ivoirienne. Et ce n’est pas un problème agronomique, puisque les rendements moyens en riziculture irriguée en Côte d’Ivoire (5.5 t/ha par cycle selon ADERIZ en 2020) se situent au-dessus de la moyenne subsaharienne (3 à 4 t/ha).

Le problème est ailleurs. Il est dans le dernier kilomètre.

Entre un bailleur international et un riziculteur du Gbèkè ou du Poro, il y a une succession d’intermédiaires : agence publique, programme d’exécution, agrégateur, transformateur, collecteur. À chaque étape, la valeur se dilue et la traçabilité s’efface. Les subventions en intrants sont comptabilisées en tonnes livrées, mais rarement suivies jusqu’à la parcelle effectivement semée. Les crédits de campagne passent par des circuits largement informels. Les paiements aux producteurs se font en espèces (cash), avec des délais que plus aucune trésorerie paysanne ne peut absorber. Le crédit bancaire à l’agriculture reste marginal, et la contractualisation entre producteurs et transformateurs, qui devrait structurer la filière, est régulièrement trahie des deux côtés. La confiance n’a pas d’infrastructure pour s’installer.

C’est cette mécanique qui explique la raison pour laquelle les plans successifs ne tiennent pas leurs promesses. Tant qu’un Francs alloué à une subvention ne peut pas être tracé jusqu’à son bénéficiaire réel, tant qu’un riziculteur ne peut pas être payé au comptant le jour de la livraison, tant qu’une campagne ne peut pas être préfinancée sans passer par des circuits coûteux, les mêmes goulots d’étranglement se reproduisent à chaque cycle de production.

Le diagnostic est désormais partagé. L’ADERIZ développe sa plateforme de traçabilité Riz-Digit. Orange déploie Agritech. La FAO finance la digitalisation de la filière. La Banque mondiale teste, dans le cadre de ses projets en cours, un modèle de « triangle de confiance » entre producteurs, institutions de microfinance et unités de transformation. Chacun pose une brique. Toutefois, le problème est que les briques ne s’emboîtent pas encore.

Une plateforme de traçabilité sans mécanisme de paiement ne change pas le comportement des acteurs. Un paiement mobile sans profil de crédit ne débloque pas le financement. Une assurance indicielle sans couplage au crédit ne réduit pas suffisamment le risque pour les prêteurs. Chaque outil pris isolément résout un bout du problème et laisse intact l’essentiel.

Ce qui manque à la filière riz ivoirienne n’est pas une application de plus. C’est une couche d’interconnexion qui transforme les données de traçabilité en historique de crédit exploitable, qui couple le paiement au comptant à la contractualisation, et qui rend lisibles en temps réel les flux qui vont du bailleur au producteur. Une infrastructure, au sens strict du terme : quelque chose qui ne se voit pas quand ça marche, mais sans quoi rien d’autre ne tient. C’est une infrastructure de confiance, et c’est ce que NSENGO construit aujourd’hui pour la filière riz en Côte d’Ivoire.